Croyant dépeindre la réalité de pays fermés de manière neutre, les influenceurs peuvent devenir de véritables relais de propagande.

L'influence au service de la propagande

Novembre 1931: alors que Édouard Herriot visite l’Ukraine au moment de la grande famine, le régime soviétique fabrique des fausses fermes, avec des productions abondantes, et ce tout au long de la ligne de train empruntée par son convoi. Quant aux paysans, ils sont triés sur le volet: ne sont présents que les "biens portants". Tout est organisé pour tromper le visiteur afin que dans son récit de voyage celui-ci donne la meilleure image de l’URSS. Et cela fonctionne: à son retour, son récit aura une vraie influence sur la vision positive du régime dont celui-ci jouira auprès de la population française.

« [Je n’y ai vu que] des jardins potagers de kolkhozes admirablement irrigués et cultivés. Voici, chargées de raisins, les vignes du plant français. Les récoltes décidément sont admirables ; on ne sait où loger les blés. (...) J’ai traversé l’Ukraine. Eh bien ! je vous affirme que je l’ai vue tel un jardin en plein rendement. »

Les influenceurs sont-ils les Herriot des temps modernes ? En visitant des dictatures, certains croient donner une vision "neutre" des pays qu'ils visitent. En réalité, comme le prouve l'exemple de l'Instagrammeuse danoise Marie Meiers, on retrouve les mêmes manipulations qui existaient déjà il y a déjà 70 ans.

"Nous pouvons convenir que la plupart des personnes que j'ai rencontrées en Syrie soutiennent Assad"

Cette jeune femme de 25 ans est partie seule en Syrie. Mais le quotidien danois Berlingske a révélé les dessous de ce voyage. Accompagnée en permanence de guides d'État syriens, ses déplacements ont été non seulement étroitement surveillés, mais sa marge de manoeuvre était plus que limitée. Il est évident que dans ces conditions, aucun local n'aurait pu prendre le risque de critiquer le régime syrien, sous peine de graves conséquences. Dans ces conditions, il n'est pas honnête de prétendre dépeindre le pays comme il est réellement.

Poser devant un portrait d'Assad ?

Autre exemple concret: l'état de Brunei. Celui-ci a fait parler de lui tristement en mars 2019 en instaurant la peine de mort pour les homosexuels. Dans ces conditions, les visites de Youtubeurs voyages prennent une toute autre tonalité. Lorsque ce couple d'influenceurs américains raconte leur rencontre avec le sultan de Brunei, le ton complaisant de la vidéo laisse songeur. Pire encore, leur méconnaissance des réalités sur place les transforme en relais de la propagande du régime:

Soyez sûrs qu'aucun mal ne sera fait aux  personnes de la communauté LGBT tant qu'ils ne font rien en public.

Cela n'est pas sans rappeler les voyages de l'ex-joueur de basketball Rodman en Corée du Nord, dont les voyages sur place sont évidemment contrôlés de A à Z, et qui affirmait haut et fort que le régime s'était démocratisé, et que la population était heureuse.

"Nous avons vu beaucoup de changement positifs, la société s'est tellement modernisée (...) Les gens parlent, et ils sont si heureux, parce que c'est devenu civilisé"

Quand les influenceurs donnent une vision déformée de la réalité

Au delà de véhiculer une fausse image d'un régime, le tourisme des influenceurs peut carrément virer à l'irresponsabilité, lorsqu'il peut mettre en péril la vie de personnes croyant sur place le récit des influenceurs.

Personne ne songe sérieusement à aller passer ses vacances au Pakistan. Destination relativement prisée avant les années 70, le pays est depuis gangréné par les guerres tribales et l'islamisme. Les attentats sont légion, et les conseils aux voyageurs des ministères français ou américains déconseillent formellement tout déplacement sur place.

Face à l'image désastreuse du pays dans le monde, le gouvernement pakistanais, désireux d'ouvrir le pays au tourisme pour des raisons économiques, a fait appel à un groupe d'influenceurs du monde entier.  Youtubeurs et Instagrammeurs "voyages" ont répondu favorablement à l'appel, moyennant rémunération bien sûr.

Le problème, c'est que forcément, ces influenceurs jouissent de conditions de sécurité et d'accompagnement sans aucune mesure avec le touriste moyen se rendant au Pakistan. On voit ces influenceurs manger dans des fast-foods à Lahore, alors même que les occidentaux sont en risque permanent d'enlèvement. On voit une jeune américaine faire des selfies au Waziristan, région frontalière de l'Afghanistan et extrêmement dangereuse.

On ne vous conseille pas un voyage au Waziristan !

Or, à aucun moment ces influenceurs ne font référence à ces conditions de sécurité drastiques et à bien des égards exceptionnelles. Bien au contraire, ceux-ci insistent sur l'émerveillement que leur inspire leur voyage au Pakistan, et sont tellement dithyrambiques dans leur propos que là encore, on est plus proche d'éléments de langage fournis par le régime que de propos spontanés:

"Le Pakistan, c'était le voyage d'une vie"
"Le Pakistan pourrait devenir la destination touristique numéro 1 dans le monde"

Au delà de la tonalité de propos un peu risibles, ceux-ci peuvent avoir des conséquences dangereuses. Dans une vidéo virale, Alexandra Reynolds, une Youtubeuse canadienne, dénonce cette hypocrisie. Elle qui connait très bien les réalités du Pakistan, juge que le Pakistan n'est pas prêt pour accueillir des touristes.

"C'est irresponsable d'encourager le tourisme au Pakistan à l'heure actuelle".

Cette Youtubeuse canadienne encourage même ses fans à se rendre au Pakistan, en allant jusqu'à dire que "le pays est très sûr même pour une femme seule à moto" ... Au Pakistan même, cette invitation d'influenceurs étrangers, qui ne connaissent rien aux réalités du pays, fait grincer beaucoup de dents. Pourquoi ne pas faire appel à des influenceurs locaux ? D'aucuns crient à des réflexes néocoloniaux. En tout état de cause, la naïveté de ces influenceurs est franchement déconcertante et pourrait avoir un jour des conséquences dramatiques auprès de communautés trop influençables.